« Si les transports publics étaient gratuits, bien sûr que je les prendrai plus souvent ». On n’a tous entendu cette phrase plusieurs fois. Mais est-ce pour autant la réalité ? Des collectivités ont fait le pari de la gratuité de leurs transports publics. Enquête au cœur de ce choix politique.

La gratuité des transports publics dans quel but ?

La gratuité des transports répond à plusieurs objectifs, dont l’importance varie selon le territoire concerné. Ils se recoupent en quatre principaux axes :

  • Une optimisation du service : les réseaux de bus sont sous utilisés, de ce fait les recettes billettiques sont déjà faibles, ce qui facilite la transition à la gratuité. En effet, les coûts de la gestion des billets (systèmes de vente, compostage, personnels…) peuvent être assez élevés, il est donc plus intéressant pour la collectivité de les supprimer en passant à la gratuité. En effet, les pertes entraînées par la gratuité peuvent être moins important que l’écart entre des coûts forts de structure et des revenus faibles de billettique.
  • Un libre accès aux transports pour tout le monde : cette motivation est portée par un enjeu sociale. Les personnes aux modestes revenus ont peu de pouvoir d’achat et une mobilité assez précaire. De ce fait, enlever le budget « déplacement en commun » augmente le pouvoir d’achat des habitants. C’est notamment ce qui a motivé le choix à Dunkerque, où un quart des habitants ne disposait pas de véhicule.
  • Un usage de la voiture personnelle limité : cette motivation écologique revient régulièrement aujourd’hui dans les discussions des collectivités. En effet, de plus en plus de villes se veulent piétonnes (Pau par exemple) afin de lutter contre la pollution. De plus, les collectivités essaient de lutter contre la congestion automobile et ainsi donner un cadre de vie plaisant en ville (moins de bruit, de stress, …). Compiègne, notamment, a toujours défendu cet argument dans sa politique de gratuité. C’est aussi le cas de Dunkerque, où deux tiers des déplacements étaient réalisés en voiture. Dans les cas des villes touristiques, cette gratuité évite une congestion et une pollution accrues lors des saisons. De plus, cela donne un aspect promotionnel à la ville, motivant les touristes à la visiter en utilisant des bus gratuits.
  • Un centre-ville attractif : cette motivation concerne davantage l’aménagement du territoire et répond à la problématique de désertification des centres-villes. En effet, les centres-villes et centres-bourgs voient leurs petits commerçants fermer les uns après les autres, délaissés par les habitants pour les zones périphériques. Ce phénomène s’est aggravé depuis les années 2010 mais existait déjà en 1975, ce qui, à l’époque, a d’ailleurs motivé Compiègne à faire revivre son centre-ville par ce dispositif gratuit. Le pari consiste à faire revenir la clientèle de proximité en les transportant gratuitement, contrebalançant ainsi les problématiques de congestion et de places de stationnement trop peu nombreuses ou au coût trop élevé.

Est-ce vraiment une nouveauté ?

Dunkerque a récemment fait la une de nombreux journaux lorsqu’en 2018 elle a instauré la gratuité de son système de transport en commun. Cependant, cette pratique existe déjà depuis longtemps à travers le monde. Ainsi, la première ville en Europe à adopter la gratuité pour ses transports en commun fut Colomiers (1971) suivie de Rome, de Bologne et Hasselt. Ces villes ont renoncé par la suite à cette démarche, l’essor de la ville rendait la prise en charge trop importante. Depuis les années 2000, les collectivités sont plus nombreuses à tenter la gratuité de leurs transports en commun. C’est principalement en Pologne et en France que l’on retrouve plus de collectivités ayant fait ce pari.

Une seule capitale européenne pratique la gratuité totale des transports publics : Tallinn (Estonie). Cette dernière capitale n’est certes pas la plus grande (450 000 habitants) mais elle constitue la plus grande ville d’Europe à accueillir ce système. Cependant, ce dispositif n’est accessible qu’aux habitants qui peuvent ainsi monter dans les bus, les trolleys, les trains ou les trams sans payer.

Pour contraster, en Italie, seule Bardonnèche, une ville montagneuse de 3500 habitants très touristique propose un système de navettes gratuits. Cependant, leur fréquence reste assez faible.

Pour revenir à l’Hexagone, 29 villes françaises, de taille moyenne, ont mise en place un système de transport gratuit. Une des agglomérations les plus célèbres pour cela reste celle de Compiègne où les bus sont gratuits depuis 1975.

Transports publics gratuits : une fausse bonne idée ?
Carte du Parisien montrant les différentes villes de l’hexagone où la gratuité des transports publics est mis en place

Ainsi, Dunkerque (198 000 habitants) est devenue la plus grande ville où l’expérimentation s’est faite, dépassant Niort (120 000) et Aubagne (105 000).

Qui finance la gratuité des transports publics pour les usagers ?

L’annonce de la gratuité des transports publics de Dunkerque s’accompagna d’un débat sur son financement. Le coût allait-il être indirectement supporté par le contribuable ?

Le coût de cette décision représentait 65 millions pour les travaux liés au projet DK’Plus de mobilité (nom de projet) plus 4,5 millions d’euros annuel. Ces 4 millions et demi représentent les revenus de DK’Bus (l’organisme qui gère les transports) grâce à la vente de tickets de bus. Selon le maire de Dunkerque, cette vente de ticket ne représentait que 10% des revenus total de l’organisme.

Les 65 millions concernaient les travaux de réaménagement de l’espace public, l’acquisition d’une trentaine de bus au gaz et le recrutement et formation des futurs chauffeurs.

Pour la plupart des villes, dont Dunkerque, la gratuité des transports publics ne se répercutent pas sur le particulier. En effet, le coût annuel est en grande partie couvert par le versement transport des entreprises.

Le versement transport (VT) est une contribution locale des employeurs de plus de 11 salariés afin de financer les transports en commun. L’URSSAF le perçoit puis le reverse aux collectivités territoriales en charge des transports. Le taux du versement transport dépend de la collectivité. Ainsi, à Pau il est de 1,8% , pour Dunkerque, la taxe est à 1,55%.

Le versement transport de la ville nordique génère 6 à 7 millions d’euros. De ce fait, la perte de ventes de tickets de bus (4,5 millions d’euros) pour la collectivité est totalement couverte. Il n’y a donc pas eu besoin d’une hausse d’impôts. De plus, Dunkerque économisait depuis plusieurs années les montants de cette taxe afin de financer les 65 millions d’euros de travaux cités précédemment.

C’est le même dispositif que l’on retrouve à Compiègne. En effet, cette taxe rapporte 5,3 millions d’euros à l’agglomération, ce qui couvre quasiment la totalité des goûts de la gratuité des transports publics : 5,7 millions d’euros.

Est-ce possible de le faire sur l’ensemble des transports publics ?

Depuis le début de l’article, nous parlons de gratuité des transports publics. Pourtant, il faut quelque peu nuancer ce propos. En effet, hormis Tallin, les transports publics lourds ne sont pas concernés par cette gratuité. Par cela, nous entendons les transports dont les coûts de déploiement sont très élevés et donc « lourds ». Ainsi, seules les lignes de bus sont gratuites.  

Gratuité transport public Niort
Transport public gratuit à Niort (crédit : Eric Pollet)

En effet, les montants donnés auparavant concernaient la vente de tickets de bus pour des villes de petite voire moyenne taille. Cependant, si ce dispositif concernaient les tramways, les métros ou encore les trains, le coût total serait trop important. Une augmentation des impôts serait nécessaire pour le financer. C’est aussi pour cela qu’il est assez complexe d’imaginer ce dispositif dans des grandes villes. En effet, le coût, même en ne parlant que des transports publics « légers », resterait trop important. De plus, il y a déjà une quasi-saturation du réseau existant. Le rendre gratuit desservirait donc davantage l’expérience usager et l’efficacité du réseau. Ces constats ressortent notamment du rapport commandé par la maire Anne Hidalgo pour évaluer l’applicabilité de la gratuité des transports publics à Paris.

De ce fait, de nombreuses villes préfèrent s’orienter vers la gratuité partielle.

La plupart des villes permettent à une certaine tranche de la population de se déplacer gratuitement dans la ville. Souvent, cela concerne les personnes handicapés et les personnes mineures. Cette gratuité partielle peut se présenter sous la forme d’une carte (Pass & GO à Valenciennes par exemple) qui s’obtient selon des critères bien précis. A Paris, la carte de transport des jeunes parisiens est totalement ou partiellement remboursée selon des critères là-aussi bien précis. Certaines entreprises prennent aussi en charge une partie du coût de la carte de leurs employés dans le cadre de leur plan de mobilité.

Des résultats positifs pour Dunkerque

Voilà un an que ce système a été mis en place à Dunkerque et les résultats sont plus qu’encourageants. En effet, la fréquentation des bus gratuits a augmenté de 65% en semaine et de 125% les week-ends. Selon Patrice Vergriete, le maire de Dunkerque, « un quart des nouveaux clients des bus étaient automobilistes il y a un an, 10% d’entre eux ont vendu leur deuxième voiture, c’est 6000 euros supplémentaires de pouvoir d’achat. De plus, la gratuité a aussi développé la mobilité puisqu’un tiers de nouveaux déplacements ne se faisaient pas avant. En termes de lien social, de lutte contre l’exclusion, contre l’isolement des personnes âgées, la mesure a été forte ».

Une étude des chercheurs de l’association Villes Innovantes et Gestion des Savoirs a permis de quantifier que cette pratique avait séduit 50% de nouveaux usagers. 48% de ces derniers ont abandonné la voiture. De plus, les commerçants de proximité estiment avoir gagné jusqu’à 20% de clients de plus. En effet, 31% des usages des bus ont déclaré durant l’enquête venir plus souvent dans le centre-ville. C’est donc un pari réussi dans le cas de Dunkerque.

Conclusion

Le cas de Compiègne, ou plus récemment de Dunkerque, montre bien que la gratuité des transports publics légers (lignes de bus) peut être un pari réussi qui revitalise le centre-ville et est un excellent moyen de lutter contre les problématiques de précarité, pollution, congestion et désertification des centres-villes.

Toutefois, la gratuité totale des transports collectifs n’est ni une mauvaise ni une bonne idée en soi. Cela dépend de l’agglomération et du but poursuivi. Ainsi, plusieurs villes ont, par le passé, testé ce modèle avant de revenir sur un système payant. Ce dispositif s’applique principalement pour les petites et moyennes villes. Cependant, les grandes villes ne peuvent tout simplement pas le mettre en œuvre. Elles devront ainsi privilégier une gratuité partielle pour une tranche de la population.

Cependant, la mobilité sur un territoire a davantage comme problème principal l’accessibilité des transports plutôt que le coût du billet. En effet, la France connait une réelle fracture territoriale. Les métropoles subissent une pression démographique forte là où les zones rurales ont du mal à se connecter à ces dernières. Il y a ainsi des villages ou des quartiers qui ne sont pas du tout reliés par le réseau. C’est ce point qui est régulièrement considéré comme le point faible du maillage français. Alors le vrai débat devrait-il rester la gratuité des transports publics ou se porter le maillage total des territoires français par le réseau des transports publics ?

Sources

http://www.obs-transport-gratuit.fr/travaux-164/etudes-175/dunkerque-effets-de-la-gratuite-totale-septembre-2019-billet-281.html

https://www.urssaf.fr/portail/home/taux-et-baremes/versement-transport.html

https://www.service-public.fr/professionnels-entreprises/vosdroits/F31031https://www.lexpress.fr/actualite/societe/mais-qui-paie-les-transports-gratuits-a-dunkerque_1929365.html

https://www.senat.fr/fileadmin/Fichiers/Images/redaction_multimedia/2019/2019-Documents_pdf/20190926_MI_GratuiteTransports_Rapport_provisoire.pdf


1 commentaire

Comment fonctionne la mobilité en France ? - uCrowd · 06/02/2020 à 16 h 39 min

[…] Ainsi, une autorité organisatrice de la mobilité définit la politique générale des déplacements et réalise les investissements nécessaire au développement des transports collectifs et des mobilités douces dans le ressort territorial. Dans ce cadre, les autorités organisatrices de la mobilité peuvent prélever la taxe Versement Transport auprès des entreprises pour contribuer au financement des services de transport. Nous avons déjà traité de cette taxe dans l’article traitant de la gratuité des transports publics ! […]

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